Expérience Sociologique

Pour notre cours d'Approche Artistique en Technique en Photographie au Vieux-Montréal, nous avions à faire une séquence narrative photographique. Les règles étaient simples: 4 à 6 photos qui se suivent dans le temps, dont l'ordre doit être précis et immuable et la caméra devait rester au même endroit.

Voici mon projet.

Pour ma série photographique narrative, j’ai décidé d’étudier la réaction des gens face à une caméra. Comme photographe de rue, je reste toujours en retrait des scènes qui se déroulent devant moi pour ne pas les influencer et capturer l’essence du moment, à la Cartier-Bresson. Jamais je n’avais pensé oser créer moi-même les évènements, les provoquer. C’est alors que je suis tombé sur des images de Eric Kim et de Garry Winnogrand où ils se plantent devant leurs sujets, flash sur leur caméra. Ces images sont provocantes, leurs sujets regardent droit vers l’objectif. C’était cru, c’était magnifique. J’ai aussi voulu m’inspirer de l’esthétique “snapshot” de Daido Moriyama. Alors j’ai pris ma caméra et je me suis lancé sur les rues de la grande ville, prêt à étudier la réaction de quelqu’un quand on le prend en photo 4-5 fois de suite, sans arrêt. Prêt à voir l’évolution dans son visage.

Ma série représente deux femmes en discution que je me suis mis à photographier. Celle de droite me voit lever ma caméra, ensuite l’autre se retourne vers moi. Je continu de me rapprocher et les deux s’éloigne l’une de l’autre: je n’ai pas le choix de continuer à photographier leur réaction, séparément cette fois. Elles sont stupéfaites. J’évite un coup de magazine. J’aurais aimé avoir une image de cette attaque sournoise ninja.

Après plusieurs jours à photographier les gens en les provocant le plus possible, de façon toute sauf subtile, c’est la réaction la plus courante que j’ai capturé. Même en utilisant un flash à en vider les batteries, la réaction reste la même. Stupéfaction, bouche grande ouverte, coup de magazine.

Une autre réaction que j’ai remarquée est celle de se cacher, de s’enfuir. Je remarque une femme avec un parapluie. Je me dis que le flash sous le parapluie ferait un bel effet graphique. Je lève ma caméra. Elle baisse son parapluie vers moi et se cache de mon objectif, comme elle se protégeait de la neige une fraction de seconde auparavant. J’en conclu que j’étais plus désagréable que la neige mouillée et le vent qui tombait du ciel cette journée là. Je n’ai pris qu’une photo d’un parapluie flashé. La cause était perdue d’avance. Classique: la personne se cache et s’enfuie. Je n’ai que deux images. Il m’en faut au moins quatre. Je me surprend à prier.

J’avais déclaré forfait et je marchais vers mon travail quand je suis tombé sur ces deux femmes. L’occasion était trop belles: elles étaient dans un portique: elles ne pouvaient pas s’enfuir et je savais que je serais capable de faire ma série.

Et elles ont réagi! Elles ont réagi! J’étais aux anges.

Un peu trop même, et elles étaient anglophones. J’étais trop heureux et à la fois inquiet après le coup de magazine que je ne leur ai rien dit. Dix pas plus loin, la dame de gauche me hurle que ça ne se fait pas photographier les gens comme ça. Je lui dis que c’est pour un travail d’école. Elle se retourne vers sa compagne, je pense avoir désamorcé la situation. C’était sur la Plaza St-Hubert, trois rues au sud de Jean-Talon. Je suis en train de traverser la rue Christophe-Colomb à l’intersection de Bélanger, 5-6 coins de rue plus loin donc. J’entend hurler derrière moi: “SIR!!!”. J’ose espérer que ce n’est pas mes deux anglophones. Je continu de marcher. Quelqu’un court derrière moi. Je me retourne, la femme de gauche de toute à l’heure est juste à côté de moi, son cellulaire à la main. Elle me dit: “Lemme take you piture!”.

Et elle me montre fièrement ma photo sur son téléphone. Un trophée. La voilà qui me fait un sermon. Ce n’est pas bien prendre en photo les gens sans leur demander la permission. Je lui explique qu’elle n’aurait pas eu la même réaction si je l’avais averti, que c’était justement pour capturer sa réaction. Elle ne comprend pas. Je l’écoute patiemment, je m’excuse et on se souhaite bonne journée à chacun. Décidément, elle était en forme pour me courir après pendant cinq minutes…

Je garde le sourire. J’ai enfin ma série de photos.

L’oeuvre a été photographiée avec mon Leica M6, un 50mm F/2.0 Planar Carl Zeiss pour télémétriques à baïonnette Leica et un film noir et blanc classique Ilford HP5 Plus exposé à ASA400, développé dans du Kodak HC-110 dilution E 10 minutes à 20°C. J’aurais aimé utiliser mon flash, mais il s’est déchargé à force de rester allumé. Ne pas l’utiliser a été comme une libération: il pesait une tonne et m’a permis de ne pas utiliser de ganse pour transporter mon appareil et donc d’avoir plus de spontanéité dans mes prises de vue. Aussi, le flash ne rechargeait pas assez rapidement et je n’avais pas le temps de faire mes quatre images minimales.

Les négatifs ont été scannés avec un scanneur Epson Perfection V600 Photo et le logiciel EPSON Scan, développés dans Adobe Lightroom 4.4 et Photoshop CS5. L’oeuvre sera imprimée au jet d’encre avec une imprimante Epson 7800 ou 7880 sur du papier photo Epson haute qualité Glacé 4 étoiles en couleur, pour faire ressortir le toning sepia que j’ai ajouté aux quatre images.

J’ai décidé de scanner les images avec les perforations et les numéros sur le film pour bien montrer la séquence dans le temps, la suite d’images, le liens entre elles.  Je vais les imprimer séparément sur le papier 13”x19”, couper les marges blanches de papier inutilisées et les coller ensemble dans l’ordre pour recréer la bande de négatifs originale. J’ai tirée cette idée quand j’ai pensé à faire ma séquence sous forme d’une planche contact, mais cela aurait impliqué trop d’images et ça aurait été plus compliqué à présenter à la classe: les images auraient été trop petites.

Au final, j’ai réalisé que cette œuvre m’a confronté contre moi-même. C’est comme si je me répétais à chaque seconde, comme un leit motiv, que ça ne se fait pas se mettre devant les gens et les prendre en photos. Autant j’étais emballé par l’idée quand je l’ai présentée préalablement à mon professeur, autant je regrettais amèrement de m’avoir lancé un tel défi. J’ai compris que ça n’allait pas seulement être la réaction des gens face à moi que j’allais devoir analyser, mais aussi mes propres émotions face au mur social brisé devant moi, face à l’abîme infini qui s’ouvrait sous moi. J’étais perdu, effrayé. J’étais presque honteux de faire subir à un inconnu le sort que je lui réservais. J’attaquais quelqu’un, j’explosais sa bulle d’intimité pour l’exposer nu devant moi et le monde.

En même temps, cette histoire était excitante et poussait tous mes sens à l’extrême de leur sensibilité. Il fallait juger rapidement: est-ce que cette personne pourrait me poignarder si je fais l’expérience sur elle? Un policier passe-t-il près? Toutes ces personnes autour de moi prendront-elles mon parti ou celui de l’agressé si les choses tournent au vinaigre? Mon inspiration était à fleur de peau, l’adrénaline remplaçait mon sang. Quelle expérience sur la société et sur moi-même!

L’œuvre n’est pas au niveau de mes attentes. De toutes les réactions que j’ai enregistré, deux femmes qui me regardent méchamment et me faire suivre a été la plus intense. Les gens sont-ils habitués de se faire filmer et prendre en images jour et nuit? Simplement partir avec un juron ou se cacher le visage. J’aurais aimé avoir une réaction plus explosive et plus impressionnante.

Tout de même, je suis heureux d’avoir vaincu mes peurs face au monde et d’avoir réussi à l’embrasser. Je crois qu’à présent je vais m’approcher plus des gens pour ma photographie personnelle: je risque quoi? Un coup de magazine? J’étais persuadé que je recevrait des coups de poignard ou quelque chose comme ça. Rien. Seulement un certain malaise étrange et un inconnu qui presse le pas. Ce projet m’a donc fait évoluer dans mon art. Je crois même que je vais parfois simplement demander si je peux faire le portrait de quelqu’un, spontanément, s’il m’a vu avec ma caméra et que je ne peux pas le prendre candidement.

Ce projet m’a aussi fait allumer sur l’utilisation d’un flash sur un Leica. J’étais convaincu que c’était “mal” d’en utiliser un, que cet appareil était fait pour la photographie en lumière naturelle. Me voilà converti. Aussi, de plus en plus, je réalise que les appareils télémétriques sont polyvalents et que c’est l’outil qui se prête le mieux à ma pratique photographique. Je crois que c’est là dessus que je vais bâtir mon système. Mes doutes sont dissipés.

Une autre chose sur quoi ce projet m’a fait allumer est l’intégration de toute la bande de film dans mes images. C’est beaucoup moins pratique de scanner mes négatifs de cette façon, mais j’aime l’esthétique que ça apporte à mes images et on dirait que ça hurle ma passion pour les procédés argentiques et que ça me permet de m’affirmer comme photographe. Je crois que j’explorerai cette voie dans un prochain projet.

Une dernière chose vers quoi cela me fait avancer est de faire des portraits comme j’ai fait avec un flash, mais de n’en faire qu’un au lieu de plusieurs et aussi de parler avec les étrangers. Ma mère me disait toujours qu’il ne faut pas parler aux étrangers, mais je crois que c’est un bon conseil jusqu’à ce que l’on n’est plus un jeune enfant vulnérable. Je n’ai plus peur, et je crois que ma photographie et ma vie même s’en verra grandement enrichie. Je crois que je vais apprendre des gens que je vais rencontrer.

Je suis heureux d’avoir réussi à découvrir ça.

Ce sera une révolution pour moi.

Olivier Sylvestre